La 27 janvier dernier, le leader social afro-colombien Temistocle Machado a été assassiné par balles dans la ville portuaire la plus grande de Colombie, Buenaventura. Mr Machado, leader du groupe social Proceso de Comunidades Negras (PCN), a joué un rôle très important pour la défense des droits des personnes déplacées à cause des atrocités commises dans les communautés du fleuve Naya, Raposo et Yurumangui dans les années 1990 et 2000. Mr Machado a été assassiné dans le quartier isla de la Paz à Buenaventura, une communauté composée principalement de familles déplacées qui subissent actuellement une énorme pression pour quitter leurs zones de réinstallation à cause des mégaprojets d’infrastructures et développement liés au port.  » Don Temis  » était un ardent défenseur des droits ethniques, de la paix et la dignité des afro-colombiens. Il a également joué un rôle fondamental pendant la grève civique de Buenaventura en 2017.

Plus d’un an après la ratification de l’Accord Final de Paix, il n’y a rien à célébrer.

Le 30 novembre 2017 correspondait au premier anniversaire de la ratification de l’Accord Final de Paix entre l’Etat colombien et les FARC-EP.

Si l’on considère les menaces et assassinats de défenseur.e.s des droits humains et leaders sociaux colombien.ne.s, il n’y a rien à célébrer.

En 2017, 167 défenseur.e.s de la paix et leaders sociaux ont été assassiné.e.s, soit une personne tous les 2,1 jours ; En 2016, 116 homicides avaient été enregistrés [1]. Depuis la ratification de l’Accord Final de Paix le 30 novembre 2016, le nombre d’assassinats de défenseur.e.s a donc réellement empiré [2].

Les départements du Cauca, Antioquia, Nariño, Valle del Cauca, Chocó et Córdoba sont ceux qui connaissent le plus d’assassinats [3]. Les groupes néoparamilitaires sont en grande partie soupçonnés d’être à l’origine de ces derniers comme le soutiennent les acteurs du programme « Somos Defensores » (mené notamment par l’association MINGA, partenaire du Réseau France Colombie Solidarités – RFCS[4] – et Oidhaco[5]).

L’Etat colombien, quant à lui, peine à reconnaitre l’existence de groupes paramilitaires, censés avoir été démobilisés en 2005, tout comme le caractère systématique de ces crimes. Ainsi, pour le ministre colombien de la défense, Luis Carlos Villegas, au moins 35% des homicides de leaders sociaux seraient dus à des motifs personnels [6], abondant ainsi dans le sens d’une absence de répétition et de volonté délibérée de certains groupes de menacer et tuer des défenseur.e.s. En 2016, le Directeur du Parquet Général de la Nation, Néstor Humberto Martínez, déclarait déjà que l’ « on ne constate aucun degré de récurrence qui nous permet d’établir avec certitude aujourd’hui qu’il y a une main noire, invisible qui affecte les leaders de droits humains. »[7]

A cet égard, la justice colombienne reste inefficace : le rapport « Stop Wars: arrêtez la guerre contre les défenseur.e.s » du Programme « Somos Defensores » mentionne un taux d’impunité de 87 % sur les 458 crimes perpétrés contre des défenseur.e.s des droits humains recensés entre 2009 et 2016, ce qui est extrêmement préoccupant.

Mais qui sont ces personnes menacées, agressées et assassinées? Il s’agit de femmes et d’hommes défenseurs de droits environnementaux, de la terre et des territoires, des opposant.e.s à des mégaprojets économiques; des personnes qui se mobilisent en faveur de la paix territoriale (membres d’organisations, de communautés et de Conseils d’Action Communale – JAC en espagnol[8]); des personnes déjà victimes du conflit armé et des membres d’organisations qui les accompagnent dans leur recherche de vérité, de justice et de réparation [9], comme Danilo Rueda de la Commission Interecclésiale de Justice et Paix (CIJP), présent au Forum des ONG colombiennes et françaises de Grenoble en octobre 2017, et aujourd’hui menacé, tout comme sa collègue Maria Fernanda Villareal.

Celles et ceux que nous appelons « défenseur.e.s » sont avant tout des acteurs.trices de la paix dans le sens où elles/ils mènent des initiatives concrètes en faveur de la paix dans un contexte de conflit et de menaces. La paix se construit grâce à elles/eux et leur engagement, à travers des actions localisées qui apportent des solutions à des problèmes plus globaux, tel le travail de Jair Cortés, qui, à travers la substitution volontaire de cultures d’usage illicite, apportait une solution « à l’économie mondiale. » José Merlin Murillo, comme bien d’autres personnes dans différentes communautés colombiennes, a participé à la constitution de « zones humanitaires, [… de] zones de protection environnementale en tant que zones de biodiversité [… et de] propositions d’éducation […] sans le financement de l’Etat. »

Et Danilo Rueda d’ajouter : « Nous sommes donc en train de parler d’êtres humains qui faisaient partie de centres communautaires, qui ont construit des initiatives au milieu du conflit armé, des opérations de l’Etat et de ses structures paramilitaires et des guérillas, des initiatives d’inclusion sociale, de justice sociale et de protection environnementale. C’est-à-dire qu’ils étaient des individus d’espoir. Et ils ne dépendaient pas, j’insiste, de l’Etat, ni de la coopération internationale. »

José Merlin Murillo a été assassiné le 11 octobre 2017. José Jair Cortés a été assassiné le 15 octobre 2017, juste avant la tenue du Forum des ONG à Grenoble.

Retrouvez le communiqué collectif du 19 octobre 2017 signé par l’ensemble des organisations de la société civile française et colombienne présent durant le Forum.


[1] Indepaz, http://www.indepaz.org.co/wp-content/uploads/2017/12/Factores-que-evidencian-sistematicidad-en-el-asesinato-de-l%C3%ADderesas-sociales-y-defensoresas-de-Derechos-Humanos-en-Colombia.pdf , page 3, 22 décembre 2017.

[2] Le Bureau du Haut-Commissariat de l’ONU pour les Droits Humains en Colombie – OACNUDH mentionne 105 homicides jusqu’au 20 décembre 2017, incluant 73 assassinats de leaders, 18 assassinats de membres de mouvements sociaux et politiques et 14 victimes durant des mobilisations sociales. Le Bureau possède par ailleurs 11 autres cas en cours de vérification (http://www.hchr.org.co/index.php/informacion-publica/comunicados-de-prensa/ano-2017/8855-onu-derechos-humanos-expresa-preocupacion-por-homicidios-estigmatizacion-y-hostigamientos-a-defensores-y-defensoras-de-derechos-humanos-en-colombia , 20 décembre 2017).

[3] Ibid.

[4] Programme « Somos Defensores », https://www.somosdefensores.org/attachments/article/148/STOP_%20WARS_Conclusiones_y_recomendaciones_baja.pdf, 12 septembre 2017.

[5] PBI Colombie, https://pbicolombiablog.org/2017/03/21/grave-aumento-de-asesinatos-de-quienes-defienden-los-derechos-humanos-en-colombia/, 21 mars 2017.

[6] El Tiempo, “http://m.eltiempo.com/amp/colombia/otras-ciudades/asesinatos-de-lideres-sociales-aumentaron-un-45-por-ciento-en-el-2017-168592?__twitter_impression=true”, 7 janvier 2018.

[7] Contagio Radio, http://www.contagioradio.com/asesinatos-de-lideres-son-practica-sistematica-33507-articulo-33507/, 9 décembre 2016.

[8] La JAC est une organisation civique, sociale et communautaire, sans but lucratif, composée par les résidents d’un quartier ou d’un territoire local pour traiter de différents sujets face aux instances publiques.

[9] PBI Colombie, https://pbicolombiablog.org/2017/03/21/grave-aumento-de-asesinatos-de-quienes-defienden-los-derechos-humanos-en-colombia/, 21 mars 2017.

 

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