Le 24 novembre 2017 – un an après la signature des accords de paix de La Havane, c’est l’occasion de revenir sur le Forum des ONG colombiennes et françaises : coopération, innovation sociale et citoyennetés, organisé dans le cadre de l’année croisée 2017 [1], qui s’est tenu à Grenoble Le 18 et 19 octobre dernier. Cet événement coorganisé par des membres du Réseau France Colombie Solidarités (RFCS), dont Terre des Hommes France, fut l’occasion de réunir 30 organisations et divers représentant.e.s des sociétés civiles colombienne et française autour des sujets touchant la coopération bilatérale et décentralisée. Sans oublier les politiques publiques du gouvernement Santos et les propositions innovantes de la société civile concernant l’éducation à la paix, le bien vivre ensemble, l’économie sociale et solidaire et la responsabilité sociale des États et des Entreprises. Les participants ont fait connaître les actions de soutien et de plaidoyer des organisations et des mouvements sociaux locaux et internationaux, dans ce contexte des Accords de paix [2] et de la construction d’une société démocratique, inclusive et respectueuse des droits fondamentaux pour toutes et tous en Colombie.

 

 

L’Année France-Colombie et le Forum ont pour objectif de souder les liens culturels, économiques et de collaboration bilatérale, auxquels contribuent les ONG présentes sur le terrain depuis plus de 20 ans. À cet effet, l’action de la France est relayée par le soutien de l’Agence Française de Développement, cofinanceur du Forum à travers le projet pluri-acteurs franco-colombiens « Tous ensemble pour la paix », coordonné par Solidarité Laïque au nom du RFCS. Lors de la soirée de lancement du Forum, l’ambassadeur de France en Colombie, M. Gautier Mignot, a insisté sur la nécessité de renforcer des relations bilatérales en plein essor dans ce contexte favorable au processus de paix et de dynamisme économique (150 entreprises françaises sont présentes en Colombie), dans une optique de coopération plus « humaniste », comme l’a qualifiée M. Philippe Lorimier, maire de Crolles : favorisant un travail collaboratif, solidaire et permanent dans l’espace et la perspective d’une paix durable en Colombie. Cette position répond ainsi aux souhaits de plus de fraternité et de soutien international exprimés par les ONG colombiennes auprès de leurs paires françaises.

Cependant, comme l’a souligné l’historien Daniel Pécaut en présentant le contexte historique à l’ouverture de la première journée de travail – Contexte du post-accord et perspectives pour une paix complète – la paix doit se construire d’emblée à partir d’un « sentiment d’appartenance commune à une Nation ». Or, en Colombie ce sont les idéologies des partis Conservateur et Libéral qui ont dessiné de 1750 à 1990 un modèle de société fragmentée où les mécanismes politiques se basent sur la violence, la terreur et la corruption d’État (D.P). Dans ce contexte sociopolitique où la population est délaissée par la justice, l’action organisée de citoyennes et citoyens doit passer par l’incidence et le contrôle des budgets et des politiques publiques, comme l’ont exprimé les représentant.e.s des ONG colombiennes, dont nos partenaires CIASE – Corporación de Investigación y Acción social y Económica – et Taller Abierto – Centro de promoción integral para la Mujer y la Familia. [3] Selon eux, pour constituer le tissu politique et social qui permettrait la construction identitaire et l’évolution vers un pays en paix stable, l’État doit investir dans une éducation de qualité et accessible à tou.te.s [4]. Mais aussi, la société civile doit apprendre à exiger de celui-ci le respect des droits civiques et politiques reconnus dans la constitution de 1991 et les traités internationaux, afin d’éliminer la discrimination et l’exclusion qui déterminent le quotidien des populations vulnérables.

Tous les présents étaient d’accord sur le fait que l’ouverture au dialogue pluri acteurs est un exercice qui passe par la reconnaissance de la femme (53% de la population colombienne) comme « un axe culturel transformateur de la société » selon les mots de Rosa Emilia Salamanca, coordinatrice exécutive de CIASE. [5] Ainsi que par l’acceptation de la participation de la société civile dans l’implémentation des Accords, sans que cela leur coûte la vie. Il faut dire que pendant les 4 jours où se sont réunies les ONG à Grenoble, 4 défenseur.e.s de droits ont été assassiné.e.s, portant à 82 le nombre de citoyen.ne.s engagé.e.s tué.e.s depuis le début de l’année pour leur désir de justice sociale.[6] On déduit que la construction d’une démocratie socialement et politiquement inclusive et non militarisée serait garante de la stabilité du pays et d’échanges constructifs entre la société civile, promotrice de développement durable et soutenable, et l’État de droit. Le CIJyP – Comision Intereclesial de Justicia y Paz – affirme que la Colombie occupe le 90e rang mondial sur 176 pays pour la corruption politique. Que les 675 millions de dollars d’investissements étrangers en 2017 ne signifient rien pour les 13 millions de personnes en situation de pauvreté et les 4 millions en extrême pauvreté, car, affirment les ONG participant au débat animé par le chercheur de l’IRIS, M. Jean-Jacques Kourliandsky, ce sont ces oubliés des politiques publiques, les vrais « sujets d’espoir » qui œuvrent pour la construction d’une vie digne et respectueuse de l’environnement naturel et culturel, bien qu’ils soient victimes du conflit armé et de la corruption des dirigeants locaux et de l’État. Par exemple, Wilson Quintero, chef de projets à Taller Abierto, a expliqué comment les femmes et les jeunes des communes les plus oubliées à Buenaventura travaillent au quotidien pour changer leurs conditions de vie violente et apprendre à rester vigilants face aux politiques publiques et de coopération internationale.

 

 

La deuxième journée du Forum s’est positionnée autour des Défis pour le dialogue social, l’économie responsable et la coopération pour la paix. Les plateformes des ONG colombiennes et françaises, CCONG et Coordination SUD, ont mis en avant l’offre de valeur apportée par leurs organisations membres aux scénarios de réussite des ODD 2030, ainsi que le besoin de reconnaissance sociale et de rendre visible l’impact de leurs actions sur la construction de la paix mondiale. Elles ont fait appel à plus de transparence, de la part des ONG, dans la reddition de comptes, vu le contexte de corruption généralisée, et ont appelé l’État à reconnaître leurs droits à l’expression et à la participation au jeu politique, avec garanties d’un environnement sécurisant et respectueux de la vie de ses membres.

De même la Responsabilité des États sur les agissements des investisseurs nationaux et internationaux face au respect des droits fondamentaux individuels et environnementaux [7] a été rappelée. La politologue et économiste, Mme Claudia Eugenia Toca Torres, spécialiste en responsabilité sociale entrepreneuriale, considère que celle-ci n’existe pas en Colombie, elle est confondue avec des actions de marketing soutenable ou des stratégies soutenables. La RedProdePaz, représentante de la Table de négociations minières et énergétiques, regrette la sectorisation entre société civile, marché et entreprises, qui rend difficile le dialogue multi acteurs dans une perspective d’actions soutenables. La demande des ONG à porté ce jour-là sur la « démocratie dans l’économie », pour améliorer les conditions de vie des habitants les plus défavorisés des zones éloignées. Un projet de pays qui tiendrait compte des communautés déplacées de force (175 personnes assassinées dans le Chocó pour faciliter le développement de la culture de palma). Par ailleurs un changement de mentalité générale pour que les acteurs ne se voient plus comme des ennemis, mais des collaborateurs naturels, était appelé parRedProdePaz.

Durant les ateliers organisés l’après-midi, le public à reçu le Manifeste de l’Économie Sociale et Solidaire [8], fruit de la rencontre organisée à Bogota entre Institutions et organisations de la société civile, dont CIASE et divers représentants de l’économie solidaire. L’ESS constitue un levier du développement rural à soutenir par la coopération décentralisée et la solidarité internationale. À cet égard, la question se pose de savoir comment établir des rapports de coopération bilatérale intégrale, durable et responsable. L’Agence Française de Développement en la personne de Mme Géraldine Mossuelle, responsable au département de collaboration avec les ONG en Amérique Latine, a manifesté l’intérêt que représente, pour la France, la Colombie. « En 2016 les présidents français et colombien ont signé une feuille de route qui cadre l’intervention de la AFD pour les prochaines années […] Dans le cadre des Accords de paix, l’AFD à accordé un prêt budgétaire en appui au post-conflit de 150 millions de dollars, dont les objectifs concernent le premier point des accords : la Réforme rurale intégrale et le développement rural transparent, ainsi que l’amélioration de l’accès aux services publics de base ». Parmi les projets soutenus par l’Agence, elle a fait mention du projet « Todos juntos por la paz – Tous ensemble pour la paix », qui lui semble essentiel à la cohésion de la société civile colombienne et à la consolidation du dialogue entre société civile, pouvoirs publics et autorités locales. « Ici, là-bas et ensemble », par cette belle expression Olivier Lagarde, ancien coordinateur du RFCS, a décrit la coopération « humaniste » qui guide le projet Tous ensemble pour la paix. Terre des Hommes France participe à ce projet comme membre du Comité de pilotage, pour la première année du projet, et ses partenaires colombiens CIASE et Taller Abierto s’engagent dans le travail de terrain dans les départements du Chocó et Cauca.

De son côté Terre des Hommes France a participé à l’organisation du Forum et a présenté aux participants son rapport : Colombie un long chemin vers la paix. Pour le respect de droits des femmes des jeunes et des enfants à Buenaventura [9], comme un moyen de coopération et de soutien, par le plaidoyer international, aux femmes et aux hommes qui luttent localement pour la construction de la paix et de la justice sociale. Car la paix en Colombie nous concerne tous et toutes dans ce monde globalisé par la complexité des enjeux internationaux.

Aura Rojas, vice-présidente de Terre des Hommes France


[1]  « La décision d’organiser une année France-Colombie en 2017 a été prise le 26 janvier 2015 par les présidents des deux pays, lors de la visite officielle à Paris du président Juan Manuel Santos ». www.institutfrancais.com/fr/

[2]  Le 24 novembre 2016 le gouvernement colombien à signé les Accords définitifs de paix avec la guérilla de FARC-EP.

[3]  Le 12 octobre la Délégation 75 de TdHF en partenariat avec la Fondation Jean-Jaurès à organisé, à Paris, une rencontre publique pour présenter le travail qui font notre partenaire Taller Abierto et la Corporation amigos de la UNESCO, auprès des jeunes filles et garçons de Buenaventura, pour les éduquer dans les valeurs de la paix, le bien vivre ensemble et la construction d’une conscience citoyenne responsable.

[4]  Selon la Coalition Colombienne pour le Droit à l’Éducation, avec la décentralisation de la gestion du Budget national, les prévisions pour Éducation et Eau potable sont passées de 138 millions d’euros à 50 millions d’euros.

[5]  Le 24 octobre la Délégation 75 de TdHF en partenariat avec le CCFD-TS a organisé une rencontre publique pour présenter le livre de recherche produit par CIASE et la Fondation HUMANAS : Vivencias, aportes y reconocimiento : Las mujeres en el proceso de paz en la Habana, Bogota, 2017.

[6] http://reseaucolombie.ecoledelapaix.org/wp-content/uploads/2017/06/Communiqu%C3%A9-Forum-Grenoble-2017.pdf

[7]  La loi du 23 mars 2017 oblige l’État à rester vigilant face aux agissements des entreprises. Celles-ci sont tenues de concevoir, gérer et présenter à partir de 2018, une cartographie des risques de violation des droits fondamentaux et environnementaux

[8]  Voir le site de CIASE : http://ciase.org/

[9]  Rapport rédigé en partenariat avec Terre des Hommes Suisse et Taller Abierto et cofinancé par l’Agence Française de Développement, dans le cadre du projet « Buenaventura pour le droit à vivre sans violences ».