Illustration : Alix Maubrey

 

 

Sa vie avant de partir en Europe

Arman est allé à l’école jusqu’à l’âge de 8/9 ans. Son père était maire de la ville de Khost (nord-est de l’Afghanistan, près de la frontière pakistanaise) ; il a été tué par les talibans. Avec sa mère, il part vivre chez son oncle dans les montagnes. Arman l’aide dans son exploitation d’abricots (il me montre sur son téléphone portable des abricots secs, ses fruits préférés). Il est très proche de sa famille et adore jouer avec ses amis. On n’en doute pas un instant car Arman est très sociable. Il se vante même d’être un très bon joueur de cricket.

Étape 1 : le désert iranien

À la mort de sa mère, Arman, 15 ans, décide de partir en Europe avec l’aide financière de son oncle (et de ses demi-frères installés en Angleterre). Son périple, qui va durer plusieurs mois, commence par un trajet en voiture pour atteindre la frontière pakistanaise. Ensuite, il marche pour rejoindre l’Iran. Il raconte la chaleur, l’absence d’arbres et l’attente dans le désert (21 personnes sous une toile), qui durera plus de deux semaines. Et puis le bruit des policiers iraniens, qui ont été avertis de leur présence (peut être par à un drone ?), et leur course pour se cacher sous un pont. Le groupe continue son voyage dans deux voitures (12 personnes par voiture ; 4 sur la banquette arrière, dont 2 à leurs pieds, 3 devant et 3 dans le coffre), pendant des heures et sans eau…

Et puis la police iranienne qui tire sur la voiture ; il faudra donc changer de route et passer par les campagnes. Le voyage parait interminable. Il se remémore le diner dans la maison du guide, une baguette de pain et une tomate. Quand je lui demande si les passeurs sont gentils, il me répond que cela dépend si on leur a donné de l’argent ou non. Et puis encore l’attente. Cette fois-ci, ils doivent attendre toute une nuit pour traverser deux rivières et enfin rejoindre la Turquie. La première rivière est propre, mais la seconde est boueuse, ils sont submergés jusqu’au torse. La grande majorité du groupe ne sait pas nager. À peine sortie de cette eau sale, il faut courir vite pour rejoindre l’autoroute.  C’est dans une camionnette que le groupe entier s’agglutine, après avoir donné aux chauffeurs le nom de code qui leur a été transmis par le guide précédent.

 

Khost-Paris 

2 600 heures – 12 633 km

 

Étape 2 : la prison en Turquie

Maintenant, il fait froid, même très froid, car les vêtements sont mouillés. À peine installés dans la camionnette, une voiture de police arrive, la camionnette fait demi-tour sur l’autoroute et roule quelque temps à contre sens… Là aussi, ils ont encore eu de la chance ; ils arrivent à échapper aux autorités locales. En Turquie, Arman se retrouve dans une « prison » gérée par les passeurs. Ici, les personnes en transit sont retenues jusqu’à ce que les nouveaux passeurs reçoivent leur argent pour la suite du voyage. Les gens s’y font ligoter et frapper jusqu’au sang. Arman raconte : « Ceux qui n’ont pas réussi à avoir l’argent demandé se font couper les doigts (un doigt par semaine jusqu’à ce qu’ils aient reçu l’argent) ». Heureusement, son oncle et son demi-frère font acheminer l’argent rapidement et il sortira de cette prison en seulement quelques jours, ce qui n’est pas le cas d’un de ses amis rencontrés au début de ce terrible voyage. Quand je lui demande ses souvenirs de la Turquie (il est resté presque deux mois à Istanbul), il me raconte qu’il y a là-bas la plus belle mosquée du monde et qu’Istanbul est une très belle ville, même si ses habitants ne sont pas tous très accueillants envers les réfugiés.

Étape 3 : la faim, la pluie et le froid dans les Balkans

Quelques jours plus tard, il monte à bord d’une camionnette, surchargée. Il décrit le manque cruel d’oxygène ; les gens finissent par en vomir. Ils sont ensuite déposés dans la « jungle » bulgare et marchent jusqu’en Serbie, où ils font la rencontre de la police « frontalière », qui n’hésite pas à taper dans le tas à coups de massue. Plusieurs personnes sont touchées au crâne et aux bras. Lui s’en sort indemne. Ils rebroussent chemin et essayent de passer par une autre route, tout en évitant les rondes des hélicoptères. Il pleut beaucoup. Le groupe restera une semaine entière sans boire ni manger. À bout de force, ils doivent sortir de leur cachette pour trouver des policiers et leur demander à boire. Les policiers locaux sont gentils et leur donnent tout de suite de l’eau et à manger. Ravitaillés, ils tentent encore une fois de passer la frontière, mais le même groupe de policiers frontaliers les arrête. Cette fois-ci un policier s’en prend directement à Arman et lui dit : « Si je te revois ici, je te casse les os ». Ils sont envoyés dans un camp de réfugiés surnommé « the shit camp » (« le camp pourri »). Ils s’enfuient du camp et décident de changer de route pour rejoindre la Croatie. Il pleut toujours et il fait de plus en plus froid. Ils arrivent enfin en Croatie. Là, ils attendent encore, peut-être une semaine, pour qu’une voiture les emmène en Italie. Ils sont nourris seulement deux fois par jour ; le matin une baguette, un oignon cru et un yaourt et, à midi, une baguette avec de la mayonnaise. Arman se rappelle d’être extrêmement fatigué, d’avoir froid, faim, d’avoir peur de la police et d’être triste, seul, loin de sa famille. Il se souvient néanmoins des belles rencontres qu’il a pu faire avec les autres réfugiés avec qui il a « voyagé » à travers l’enfer. Les gens étaient gentils, mais au final, c’était toujours chacun pour soi afin de sauver sa peau. En Slovénie, ils prennent une voiture qui les dépose près de la frontière italienne ; ils doivent parcourir 38 km à pied dans la nuit pour rejoindre la ville de Trieste.

 

« Je suis parti seulement avec mon

téléphone en poche.» 

 

Étape 4 : dormir sur la plage en Italie

À Trieste, le voyage se termine ; les voici en Europe de l’Ouest. Avec une autre personne, Arman prend un billet de bus pour rejoindre Milan. Il prend ensuite le train de Vintimille. Il souhaite rejoindre Calais car il a entendu que des enfants mineurs ont été envoyés en Angleterre légalement. Il se rappelle alors d’avoir dormi seul sur la plage. Il tentera par deux fois de passer la frontière française, et sera renvoyé les deux fois par la police française.  La 3e fois est la bonne ; il marche la nuit et se retrouve à Cannes. Lors de ce passage, Arman me raconte qu’il a cru mourir car un animal l’a suivi ; il a réellement cru qu’il allait se faire manger (peut-être un loup ?).  Son demi-frère lui envoie alors de l’argent pour qu’il puisse prendre un billet depuis Marseille pour rejoindre Paris.

Étape 5 : Paris entre solidarité et désillusion

Il arrive enfin à Paris, gare de Lyon. Il est accueilli par l’équipe de la Croix-Rouge porte de la Chapelle. Mais il n’y a plus de place dans le centre. Il dormira donc sur le trottoir. Il se souvient de la date du 20 novembre 2016 et se rappelle que la nuit a été glaciale. Le lendemain, il arrive à parler à une bénévole et à lui expliquer qu’il est mineur. Il dormira au chaud pendant deux mois dans le centre d’accueil. Peu après, grâce à l’aide d’Utopia 56, il sera accueilli chez une famille française pendant 3 mois. Il me montre leur photo. C’est aujourd’hui comme sa nouvelle famille. En mars, il fait le test de la densité osseuse qui indique qu’il est mineur et qu’il a environ 16 ans. D’avril à octobre, il sera placé dans un hôtel le temps de trouver une situation plus durable. Il est maintenant dans un foyer de jeunes, à Maison-Alfort, qui est géré par l’association France Terre d’Asile.

Il aime Paris, la France, il se sent bien ici. Sa chanson préférée française c’est « French Kiss » du rappeur Black M. Son mot français préféré c’est « gentil ». Je lui demande s’il a une petite copine. Il rougit tout de suite, il m’explique qu’il est très timide devant les filles, car en Afghanistan il n’a jamais parlé à une fille sauf dans sa famille proche.

Arman, le Parisien

Il aime Paris, la France, et il se sent bien ici. Sa chanson française préférée est French Kiss du rappeur Black M. Je lui demande s’il a une petite copine. Il rougit et m’explique qu’il est très timide car en Afghanistan il n’a jamais parlé à une fille sauf dans sa famille. Quand je demande à Arman ce qu’il souhaite faire plus tard, il me répond sans aucune hésitation : 

« Je veux être électricien ». Il cherche d’ailleurs un stage en région parisienne. Je lui demande s’il souhaite retourner un jour en Afghanistan. Il me dit bien sûr, il aime l’Afghanistan comme ses parents, mais juste pour  de courts séjours car il a trop peur de se faire kidnapper. Son message : « Quand vous voyez quelqu’un.e qui a un problème, il faut l’aider ! ».

Audrey Noeltner.