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C’est à Cali, en Colombie, que l’association Taller Abierto, a été créée en 1992 dans un pays miné par le conflit armé et le trafic de drogue. Appuyée dès ses premières actions par Terre des Hommes Allemagne, cette association « à bénéfice social » s’est d’abord engagée pour le renforcement des femmes et des jeunes des quartiers populaires, notamment les victimes du conflit armé. Nouveau partenaire de Terre des Hommes France depuis juin 2014, Taller Abierto mène désormais un nouveau projet dans la Vallée du Cauca, deuxième région en termes de violences contre les femmes après le département d’Antioquia (Medellín). Interview.

Claire De Grave : Pourquoi avez-vous créé Taller Abierto il y a plus de 20 ans ?

Taller Abierto : Nous avons créé cette organisation comme un espace qui allait nous permettre de continuer le travail social et communautaire déjà réalisé, mais sous une forme plus organisée, formelle, systématique et effective.

Nous voulons répondre à la nécessité de promouvoir l’autonomie et le pouvoir d’action des femmes face à une dure réalité – violence, discrimination, négation de droits et rares opportunités de participation – afin qu’elles puissent changer ces conditions. Il est important pour nous d’élaborer et de mettre en œuvre des propositions pédagogiques d’enquêtes, d’éducation, de communication et d’organisation correspondant aux réalités, afin de renforcer le pouvoir de changements tant individuels que collectifs.

En vingt ans, comment la situation des femmes a t-elle évolué ?

La société est plus sensible aux situations de discrimination, de l’exploitation et de violence contre les femmes et sur l’importance d’y remédier. Les réseaux d’organisations et les mouvements sociaux féminins autour de ces intérêts se développent un peu plus. Il y a aussi une plus grande capacité d’action et d’influence, grâce à des actions déterminantes comme des lois de protection (la loi 1257 de 2008 « pour le droit des femmes à une vie sans violence » par exemple), ou la compréhension des problématiques spécifiques aux femmes en situation de conflit armé.

Toutefois, les impacts du conflit sont de plus en plus aigus dans la vie des femmes (déplacements, violences sexuelles, réclusions, expulsions de leur terre, assassinats…). Il y a une négation de leurs droits à l’éducation, la santé, le travail. Il y a également des régressions en matière de santé sexuelle et reproductive – non-inclusion dans les programmes de prévention ITS-VIH-SIDA, négation du droit à l’avortement. Aussi, l’appauvrissement des femmes est de plus en plus grand en raison de leur situation économique. L’accès aux ressources et les opportunités de vie digne se font rare.

Le nouveau projet soutenu par Terre des Hommes France se situe dans la ville de Buenaventura. Quelle est la situation sur place, les FARC ou la guérilla sont-elles présentes ? Les groupes armés qui contrôlent les quartiers et sont impliqués dans les trafics ont-ils des liens directs avec la guérilla ?

Buenaventura est toujours immergée dans un contexte de guerre avec des groupes armés, en conflit entre-eux et contre les forces de l’Etat. Ce dernier, à de nombreuses occasions, s’allie avec les uns ou les autres. On trouve les FARC, des groupes paramilitaires ou bandes criminelles (BACRIM) comme « los Rastrojos », « los Urabenos », « la Empresa » et les forces armées de l’Etat. Les FARC prône la transformation de l’Etat, par la voie des armes principalement. Les bandes criminelles sont des organisations d’extrême droite qui s’opposent à tout changement social favorable aux populations et soutiennent l’implantation d’un modèle néolibéral dans le pays, particulièrement à Buenaventura et sur l’ensemble de la côte Pacifique. Ces groupes veulent développer leur commerce illicite, dominer les espaces communautaires ainsi que l’imaginaire collectif. C’est la raison fondamentale de leur stratégie de terreur. Au milieu, les civils sont les principales victimes du conflit.

Comment expliquez-vous le fait que les femmes soient particulièrement touchées par ce contexte violent ?

Le conflit à Buenaventura a exacerbé le machisme. Les femmes sont exposées à des risques dûs à leur appartenance à des organisations sociales et politiques et à leur travail de leadership promoteur des droits humains. Elles reçoivent des menaces pour avoir empêché le recrutement forcé de leur fils et filles ou pour avoir des relations réelles ou présumées avec des membres de groupes armés. Le problème n’est pas les féminicides. D’autres formes de violence existent : violences sexuelles (abus, viols, harcèlements, prostitution forcée..), exploitation et esclavagisme dans les travaux domestiques, persécutions et agressions pour appartenir a des organisations sociales et communautaires et pour leur travail de leader et de promotion des droits humains, appropriation des terres et du patrimoine ; discrimination et violations pour raisons ethniques (autochtones, afro-colombiens)…

Quelles sont les difficultés rencontrées par celles et ceux qui luttent pour les droits des femmes ?

Les conflits de genre sont profondément enracinés dans la culture et la société patriarcale. Les femmes elles-mêmes ne reconnaissent pas la discrimination, l’iniquité et la violence, et peuvent être réticentes ou s’opposer à ce qu’on lève le voile et que l’on dénonce cette situation pour y remédier. Les hommes, dans leur grande majorité, s’opposent fortement ce processus, car ils sentent leur pouvoir et leurs privilèges menacés. D’autant plus dans un contexte de violence généralisée par le jeu des institutions et des groupes de pouvoir – militaires, économiques, politique, sociaux, culturels – qui veulent maintenir et consolider cet état de fait, parce qu’il leur confère un pouvoir à travers une culture machiste. En conséquence, les difficultés s’accroissent et les dangers se multiplient. A la moquerie, la mise sous silence, la négation des droits et la discrimination s’ajoutent les persécutions, les attaques et les attentats armés, comme cela a été notre cas et celui de milliers de femmes dans le pays.

Vous voulez former des femmes dîtes « promotrices de droits » et mettre en place des « rencontres communautaires ». En quoi cela consiste-t-il exactement ? Pourquoi avoir choisi cette méthode ?

Il s’agit d’identifier et de former les femmes qui ont des possibilités et des capacités à convoquer, animer, et accompagner les autres afin de renforcer leurs capacités et leur permettre de prendre leur destin en main. Cette méthodologie a été validée suite à nos propres expériences – et celles d’autres entités – qui avaient donné des résultats positifs. Ces expériences ont eu un impact d’autant plus grand que les femmes, dans leur quotidien, sont elles-mêmes témoins des changements. Elles voient que c’est possible, qu’elles en retirent des bénéfices et elles se reconnaissent une nouvelle identité dans les histoires de vie, les langues et les référents culturels.

Les rencontres communautaires constituent une activité et un espace pédagogique – guidés par Taller Abierto – pour l’échange des savoirs entre les femmes. Les « promotrices » favorisent la reconnaissance mutuelle, l’analyse de la réalité et la formulation de propositions et de plans d’actions afin d’aborder et dépasser les problèmes. Ces rencontres les aide à renforcer leur rôle de leader, clarifier leurs idées tout en se sentant accompagnées.

Les femmes de Buenaventura s’engagent-elles facilement pour défendre leurs droits ?

Quelques-unes s’impliquent mais ce n’est pas facile. C’est un travail ardu, dangereux et souvent ingrat parce que dans ce contexte, les rêves ou les exigences sont difficilement réalisables. De plus, ces femmes ont de grandes difficultés économiques. A cause du conflit armé, beaucoup sont en situation de déplacement, ce qui les oblige à trouver de nouvelles ressources pour subvenir à leurs besoins quotidiens. Elles sont contraintes à répartir leur temps et leur énergie entre la quête de ressources, l’attention à leur famille et la participation socio-politique. Ces femmes ont peur d’être agressées, menacées, harcelées, et encore déplacées. Pourtant, elles trouvent le courage, la connaissance et le moyen de tout faire. Leurs espoirs, nés des réussites obtenues, sont d’améliorer leur vie personnelle, familiale et communautaire. Elles veulent que leurs droits soient reconnus et réalisés.

Propos recueillis par Claire De Grave et Karim Mouici (Terre des Hommes France)

Pour en savoir plus sur le projet de Terre des Hommes France avec Taller Abierto.
Traduction : Terre des Hommes France