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Nicholas Chinnapan est directeur de l’IRDS (Integrated Rural  Development Society), une organisation qui travaille pour l’amélioration des conditions de vies des populations marginalisées de la région Nord du Tamil Nadu.

Quel est l’objet du micro-projet d’agriculture bio ?

La lutte pour le recouvrement des terres ne se limite pas à avoir accès à ces terres. Il est également important de les contrôler et de se servir de ce contrôle pour répondre aux besoins de base (alimentaires) de la communauté. Actuellement, même les fermiers qui possèdent des terres n’en ont pas la maîtrise car ils dépendent des corporations pour avoir les graines, fertilisants, pesticides ainsi que pour le marketing. En outre, ils ne produisent pas pour satisfaire leurs besoins mais pour répondre aux demandes des celles-ci. Ainsi, dans notre secteur, nous avons remarqué que les groupements de femmes louent quelques acres de terres et cultivent du jasmin et du romarin qui sont achetés par des agents des « corporations » pour fournir leurs parfumeries. Ce type de cultures sert les intérêts des corporations et pas ceux des communautés. Dans ce contexte, l’initiative d’agriculture biologique qu’IRCDS veut promouvoir inclut une approche du problème du droit à la terre.

Les activités prévues sont la formation de groupements de femmes ayant obtenu des parcelles de terres grâce à leur combat ou en possédant grâce à leurs familles. Les sessions porteront sur la gestion de l’eau, la préparation des sols, de fertilisants et de pesticides biologiques avec les matériaux disponibles dans leurs villages, l’élevage traditionnel, la collecte et la conservation des graines traditionnelles. Les femmes ainsi formées travailleront pour produire leur propre nourriture. En cas d’excédent, elles partageront avec les autres membres de la communauté.

Ces initiatives de quelques villages seront des modèles permettant d’éduquer les agriculteurs des alentours à l’importance de l’agriculture biologique et traditionnelle afin qu’ils appliquent ces méthodes sur leurs terres, sachant que les communautés rurales ne se fient pas à ce qu’elles entendent mais à ce qu’elles voient et alors elles acceptent de suivre le procédé.

Pourquoi mettre en œuvre un tel projet ? Dans quelle mesure répond-il aux questions environnementales qui se posent en Inde en général et dans le Tamil Nadu en particulier ?

Il faut s’opposer au système industriel d’agriculture qui est toxique. La nourriture ainsi produite est préjudiciable à la santé. Il détruit la biodiversité des sols et de l’eau, toutes les formes de protection naturelle comme les forêts communautaires et les sources, les plantes médicinales, etc. En mettant en œuvre le projet d’agriculture biologique, nous pouvons mobiliser les populations afin qu’elles réclament une indemnisation pour les dégâts causés. L’agriculture ne consiste pas seulement à semer et à récolter mais elle est liée à l’environnement au sens du maintien d’un équilibre écologique sous forme de forêts, lacs et pâturages communautaires ainsi que d’élevage. Toutes ces initiatives répondent aux questions environnementales qui se posent en Inde.

Dans quelle mesure ce projet contribue-t-il à répondre aux problèmes socio-économiques ?

La faim, la pauvreté et la discrimination du fait des autres castes sont les principales raisons pour lesquelles les Dalits (Intouchables) ont une « sous-vie ». Grâce à ce projet, ils pourraient avoir une vie décente¹ et le droit à l’alimentation serait assuré aux communautés y participant. Nous pensons que les Dalits qui auraient accès aux terres et à leur contrôle verraient leurs besoins de base (nourriture, santé, éducation) satisfaits, leur permettant de vivre dignement.

Quel est le rapport entre ce projet d’agriculture biologique et les actions actuellement soutenues par Terre des Hommes France : syndicalisation, plaidoyer contre la discrimination, etc. ?

Nous intervenons, avec FEDINA, pour encourager la syndicalisation des travailleurs agricoles. Aujourd’hui, les membres des syndicats sont des femmes ouvrières agricoles sans terres, impliquées dans la mise en œuvre du NREGA². Elles demandent qu’il soit appliqué dans leurs villages afin de développer les terres des Dalits, nettoyer les points d’eau et promouvoir la foresterie. Elles déposent des candidatures, réclament des salaires décents, des indemnités en cas d’accident. Elles se battent pour recouvrer leurs terres en vertu du Panchami Land Act³. Les femmes participent aux Gramsabha4 de leurs villages et poussent pour que les Panchayats (Conseils de village) prennent des résolutions pour mettre en œuvre les programmes susmentionnés dans leurs villages. Elles mènent des actions de plaidoyer contre la discrimination dont sont victimes les Dalits. C’est dans ce sens que le projet d’agriculture biologique est lié à l’actuel programme d’IRCDS.

Comment Terre des Hommes France peut-elle appuyer ce projet d’agriculture biologique ?

Son soutien couvrirait les activités de formation en gestion de l’eau, préparation des fertilisants, des pesticides et des sols, collecte et conservation des graines traditionnelles, dans 20 villages d’un Panchayat du district de Villupuram.


¹ En 2014-2015, IRCDS intervenait dans 650 villages de la municipalité de Villupuram, tous habités par des Dalits.

² National Rural Employment Guarantee Act, programme de l’État qui garantit 100 jours de travail par an aux foyers des zones rurales.

³ En 1892, le Parlement britannique votait une loi appelée le Depressed Class Land Act ou Panchami Land Act selon laquelle 12 lakhs d’acres de terres (environ 490 000 ha) seraient octroyés aux Dalits dans le Tamil Nadu. Au fil du temps, ces terres sont tombées entre les mains de non Dalits et aujourd’hui, plusieurs groupes de FEDINA, dont IRDS ou AWU (Agricultural Workers Union), se battent aux côtés des victimes pour récupérer leur bien.

4 Assemblée populaire composée de l’ensemble des hommes et des femmes du village âgés de 18 ans.