Longtemps victime de la guerre civile, le peuple sikuani¹ s’organise aujourd’hui pour résister aux pressions de l’État et des entreprises agro-industrielles, qui convoitent ses terres. À ses côtés, l’ONG colombienne CIASE, soutenue par Terre des Hommes France, forme les communautés sikuani à la défense de leurs droits et les accompagne dans leurs combats, notamment ceux que mènent les femmes pour leur reconnaissance et leur émancipation économique. 

Appartenant au peuple sikuani, Margarita Rodríguez Léon est une combattante des droits humains. Elle est devenue la première femme gouverneure de Merey la Veredita, la réserve indigène où elle est née. Elle nous explique ici comment le rôle et l’image des femmes sikuani sont en train de changer.

(Propos recueillis par Claire De Grave).

Quel est votre rôle dans votre communauté ?

Je suis défenseure des droits de l’Homme dans le département du Vichada, et je me bats tous les jours pour faire reconnaitre les droits des femmes et ceux des populations autochtones dans le département. Les administrations locales ne prennent pas en compte ces droits humains fondamentaux. En tant que gouverneure, je suis impliquée dans les espaces de décision de notre communauté. Je m’occupe beaucoup des questions qui touchent les femmes, notamment à travers le Conseil des femmes sikuani. J’ai du plaisir à m’entretenir avec elles car je comprends parfaitement ce qu’elles ressentent et je peux ainsi les aider au mieux.

Comment vit votre peuple ? Est-il menacé ?

Nous n’avons qu’une langue, et nous essayons de rester fidèles aux coutumes ancestrales, notamment la médecine traditionnelle. Sur notre petit territoire d’à peu près 3 000 hectares, nous pratiquons toujours une agriculture agroforestière « de brousse », qui respecte l’environnement, contrairement aux entreprises agro-industrielles, très présentes dans la région. Nous gênons leur développement, c’est pourquoi elles tentent de nous faire disparaitre. J’ai moi-même été victime de leurs attaques ; ils veulent nous intimider en tant que leaders mais nous tenons bon.

Qu’est-ce qui a changé pour les femmes sikuani ces dernières années ?

Leur situation s’est améliorée, il y a moins de violences familiales. Les femmes se sont aussi ouvertes aux aides extérieures, mais elles souffrent toujours d’un manque criant d’éducation. Aujourd’hui, elles ont leur premier enfant à 17 ou 18 ans, alors que, du temps de ma mère, elles commençaient très jeunes et avaient beaucoup d’enfants. Chez nous, par exemple, nous étions douze enfants. Je dirais que les femmes sont en train de gagner le respect qu’elles méritent à travers leur participation aux prises de décisions.

 

 

Qu’est-ce qu’un « plan de vie » ?

Dès 2006, les femmes ont commencé à s’organiser autour de l’élaboration de « plans de vie ». Le « plan de vie », c’est une compilation de notre mémoire historique afin de nous souvenir de nos origines. L’objectif est de savoir d’où l’on vient pour mieux se connaître, et ainsi savoir où aller et quels projets mener. Le document décrit également tout notre travail autour des droits des femmes.

En 2012, nous avons demandé à CIASE de nous accompagner, de renforcer nos capacités d’organisation et notre connaissance des droits des femmes. Nous voulions élargir notre savoir aux niveaux national et international, autrement dit aux niveaux des lois de l’État colombien et des Nations unies. L’État ne s’intéresse à cette région que pour l’exploiter sur le plan agro-industriel et non pour le bien-être des populations autochtones, dont il nie même l’existence. Ils prétendent que les terres sont difficilement cultivables et que seules les grandes entreprises peuvent les exploiter, ce qui est un pur mensonge.

Les femmes sont aussi actives au plan économique.

Oui, dans chacune de nos trois réserves, les femmes travaillent un produit différent : le manioc au Guacamayas Mamiyare, le piment au Cholobo et le poulet au Merey. Trente d’entre elles se sont spécialisées dans la production de poulets fermiers, avec de très bons rendements. C’est un levier important de l’émancipation des femmes. Mais nous devons progresser dans la commercialisation, et nous avons déjà frappé à différentes portes pour nous renforcer dans ce domaine.

Cela a-t-il changé l’image des femmes sikuani dans la région ?

Oui, notre image a beaucoup changé, du fait que des femmes ont maintenant leurs propres revenus et que certaines ont été formées en leadership. Des femmes de grandes villes s’intéressent à notre travail. Et d’autres municipalités voudraient répliquer notre projet !  

Quel est votre point de vue sur les accords de paix ?

Certains pensent qu’avec les accords de paix, tout va s’arranger, mais ce n’est pas si simple Nous, les femmes du Haut Vichada, pensons que la paix ne pourra pas venir d’en-haut. La paix doit venir d’en-bas, du local, de la communauté. Mais c’est tout de même un pas vers la fin d’un très long conflit ; c’est pourquoi nous avons voté pour le oui au referendum d’octobre 2016.


¹ Le peuple sikuani, d’origine semi-nomade, est composé aujourd’hui de trois réserves indigènes : Chololobo Matatu, Guacamayas Mamiyare, et Merey la Veredita. Celles-ci s’étendent sur deux municipalités : Cumaribo et Puerto Carreño.

Les Sikuani continuent de souffrir des conséquences de plus de cinquante ans de guerre civile. En effet, natifs de la région de la rivière Guaviare, de nombreux clans sikuani ont été forcés, par la violence, de quitter leurs terres ancestrales.

La population globale sikuani est estimée actuellement à 20 000 personnes.