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Propos recueillis par Usha Ravikumar, coordinatrice de FEDINA, organisation partenaire de Terre des Hommes France dans le sud de l’Inde.

Voici le récit poignant d’Anjali (le nom a été changé), aujourd’hui activiste contre les violences faites aux femmes, qui nous livre son histoire : parcours « classique » d’une femme dans la région du Tamil Nadu, elle a toujours connu la violence et les abus acceptés et normalisés d’une société où le patriarcat domine.

L’histoire présentée ici raconte la situation de la plupart des femmes. Le système patriarcal et l’alcoolisme pousse les hommes à maltraiter les femmes, physiquement, mentalement et sexuellement. Les droits de la femme dès l’enfance placent les femmes dans une position subalterne aux hommes. Jusqu’au mariage, elle sont sous le contrôle d’un père, d’un frère. Mariée, leurs vie sont régies par leurs époux. Dans leur vieillesse, elles sont commandées par les fils.

Les parents d’Anjali vivent au Tamil Nadu. A l’âge de 5 ans, sa mère est arrivée de Bangalore, au Karnataka, avec ses parents. Son père lui s’est enfuit de l’école à 11 ans, et est arrivé seul à Bangalore pour chercher du travail. 

La maman d’Anjali a été mariée à l’âge de 16 ans. Elle a gagné sa vie en travaillant en tant qu’aide domestique et en effectuant d’autres travaux. Son père travaillait dans le bâtiment. Alcoolique, il ne contribuait pas beaucoup au revenu de la famille. Dès le premier jour de son mariage, elle fut physiquement maltraitée par son mari.

Troisième enfant de la famille, Anjali a deux sœurs et deux frères. Les enfants ont eu la chance de suivre une scolarité dans une école en Kannada, la langue locale, dirigée par des Missionnaires Chrétiens et ils y étaient nourris le midi. Elle a ensuite rejoint l’université pour continuer son éducation mais a dû mettre fin à ses études.

Sa sœur, l’aînée de la famille, a commencé à travailler à l’âge de 8 ans, tout en poursuivant ses études. Le matin, elle partait travailler comme aide ménagère avant d’aller à l’école. Pendant les vacances scolaires, elle poursuivait le travail de maison tout en travaillant comme aide sur un chantier de construction, sous la pression continue de son père pour qu’elle cesse d’étudier et gagne de l’argent pour acheter de l’alcool. Victime d’abus par son père, elle s’est enfuie à l’âge de 18 ans avec homme qu’elle avait choisi, et avec qui elle s’est mariée. Elle a maintenant deux enfants de 12 et 9 ans. 

Anjali reconnaît l’effort de sa mère qui a tenu à envoyer tous ses enfants à l’école, leur permettant d’obtenir une éducation basique : sans cela, ils auraient tous été incultes. Ses deux frères sont allés au bout de leur formation et ont ensuite rejoint l’armée. Mais la fuite de la sœur d’Anjali ayant exaspéré son père, il a commencé à insister pour qu’elle se marie, de crainte qu’elle s’enfuie également et apporte le déshonneur sur la famille. Lorsqu’elle a résisté et lui a demandé la faveur de lui pouvoir poursuivre son éducation, elle fut alors battue par son père et son frère. Elle a finalement dû se soumettre et s’est mariée à l’âge de 17 ans.

Son mari, fils des cousins de sa mère, avait 10 ans de plus qu’elle. Ils s’étaient vus à quelques réunions de famille et il insista pour se marier avec elle. Alcoolique, la famille a estimé que le mariage le rendrait responsable et qu’il arrêterait de boire, promettant une dot de quelques bijoux et un scooter au prix d’environ 25000 roupies. Elle a dans un premier temps refusé d’avoir des relations physiques avec son mari, qui l’a alors accusée d’avoir des relations avec une autre personne, avant de l’y contraindre par la force.

Puis Anjali tomba enceinte et au huitième mois de grossesse son mari l’amena chez ses parents pour qu’ils prennent soin de l’accouchement. Le bébé présentait des complications médicales et nécessitait des soins spécifiques, et ne pouvant obtenir un traitement gratuit dans les hôpitaux publics, elle fut amenée dans un hôpital privé, aux coûts trop élevés pour la famille. Endetté, c’est à cette période que son mari commença à boire et à la maltraiter physiquement. Cherchant conseil auprès de sa mère, qui tolérait la maltraitance abusive de son père, elle lui conseilla de s’adapter, selon le point de vue traditionnel. Mise à la porte par son père, Anjali commença à travailler dans un centre de garde d’enfants pour gagner sa vie. 

Quand l’enfant eu deux ans, son père commença à l’emmener dans des bars et à boire en sa présence, ce qu’Anjali ne pu supporter. Elle venait en effet de rejoindre une ONG de défense des droits de l’homme et se retrouva progressivement impliquée dans la défense des droits des femmes, mais n’osant pas partager sa propre situation. Témoin pendant presque deux ans du travail des organismes, impliquée parfois dans l’intervention lors de certains cas de violence familiale, elle s’est inscrite à un cours du soir pour obtenir un diplôme universitaire. Cela ne fut pas accepté par son mari. Un jour, alors qu’elle était au travail, son mari quitta le foyer, emportant son enfant pourtant à la garde de sa mère. Lorsqu’elle raconta l’incident le lendemain, l’organisation décida d’intervenir, et accompagnée de 10 femmes, elle put reprendre de force la garde de l’enfant puis fut aidée à quitter son foyer et parti vivre dans une maison indépendante. Lorsque quelques mois plus tard, elle prit la décision de demander le divorce sa famille, farouchement opposée, témoigna en faveur de son mari. Découragée, Anjali tenta par deux fois de se suicider, et c’est grâce au soutien de ses collègues qu’elle survécu. Après presque deux ans de procédure, elle pu obtenir le divorce, ainsi qu’une compensation de 1000 roupies par mois (14 euros).

Elle rencontra un an plus tard un homme qu’elle voulut épouser. Affrontant de nouveau le rejet de sa mère, les menaces de ses frères, et l’exclusion de sa belle-famille, elle parvint à se marier à la condition que son fils ne vive pas avec eux. Comme son mari s’entendait bien avec l’enfant, et qu’il était devenu comme un père pour lui, elle prit la décision de mettre l’enfant en pension, où elle pourrait lui rendre visite une fois toutes les deux semaines.

Elle a maintenant un deuxième enfant de 9 mois, et tous deux rendent visite à l’aîné d’Anjali une fois tous les 15 jours. Sa belle-mère refuse de prendre soin de l’enfant et elle emmène donc son enfant avec elle au travail. Elle essaye désormais de convaincre son mari de prendre son premier enfant à la maison pendant les vacances.

Le parcours d’Anjali est similaire à celui de la plupart des femmes en Inde. Un système social discriminant et l’alcoolisme pousse les hommes à maltraiter les femmes physiquement, mentalement et sexuellement, les plaçant dans des positions de domination. L’abus physique est si commun qu’il est normal et accepté par de nombreuses femmes : il fait partie de leur destin. Les divorces s’accompagnent d’une stigmatisation et d’un rejet violent par les familles et la société. Les hommes ne tolérant pas de voir une femme seule, elles font face a des représailles sexuelles et physique, alors que les femmes de la communauté les considèrent comme des menaces. 

Quelques lois protègent les femmes victimes de violence : la loi d’interdiction de dot, l’acte de divorce, de protection des femmes contre la violence familiale et harcèlement sexuel sur le lieu de travail. Mais il est socialement et culturellement très difficile pour les femmes d’aller au commissariat et de remplir une plainte. La police considère la plupart du temps les cas comme une histoire de famille, qui doit rester privée, et reçoit très peu leurs plaintes. Lorsqu’elles sont enregistrées, les décisions de justice qui font suite sont rendues par des juges presque exclusivement masculins et ne penchent que très rarement en faveur des femmes.

[Usha Ravikumar :] Je suis impliquée pour que les femmes de la communauté s’organisent et forme des équipes de vigilance. Ces équipes interviennent dans les cas de voisinage et arrêtent en premier lieu la violence. Puis, s’il est nécessaire d’aller vers un processus juridique, notre organisation soutien alors ces femmes en leur offrant une assistance juridique.

Tout en faisant ceci, nous faisons face à une première opposition : celle des femmes elles-mêmes. Elles sont les premières promotrices du système patriarcal. Elles estiment que leurs hommes ne devraient pas avoir honte. Elles ne s’inquiètent pas d’être battues et ne veulent pas êtres séparées de leur mari, car alors elles deviennent la proie d’autres hommes.

Nous avons l’espoir d’amener nos enfants à l’égalité. Pour que, femmes et hommes, se respectent enfin mutuellement.