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Terre des Hommes France donne la parole à l’avocate  de Taller Abierto (par souci de sécurité nous ne divulguerons pas son identité), partenaire de Terre des Hommes France depuis 2014, pour un projet de lutte contre les violences faites aux femmes dans la ville de Buenaventura en Colombie.

Pourquoi avez-vous décidé de vous engager avec Taller Abierto ?

« C’est au cours de mes études que j’ai eu la vocation de travailler dans le milieu social. Étant originaire de la zone rurale de Guapi, ville de la côte pacifique sud où le niveau de pauvreté est très élevé et où la population est terriblement affectée par différentes formes de violences, j’ai toujours eu la volonté de revenir dans mon village pour partager mes connaissances, pour défendre les droits de ces personnes délaissées par l’État. J’y ai travaillé un temps mais j’ai dû partir car de trop grands obstacles se dressaient devant moi. Ne pouvant plus faire mon travail, j’ai décidé d’apporter mon aide à Buenaventura.

Pourquoi vous êtes-vous spécialisée dans le droit des femmes ?

Cette thématique de la violence faite aux femmes me touche particulièrement car j’ai moi-même été victime de ce type de violence dans le passé. Donc par ce travail, quelque part, je m’apportais également des solutions. Ce travail social je le vis comme une passion et Taller Abierto m’a apporté l’opportunité de pouvoir la mettre en œuvre au quotidien. Je suis très engagée dans ce travail non seulement pour les femmes victimes mais également pour moi-même en tant que femme.

Justement, comme femme et avocate, quelle est votre vision sur les droits dont jouit la femme aujourd’hui à Buenaventura ?

C’est paradoxal : ces droits sont très larges mais en même temps très limités dans leur accessibilité. Les femmes restent très vulnérables quant à tous les aspects sociaux, économiques, politiques, familiaux et culturels de la société.

Cela fait 4 ans que vous travaillez pour Taller Abierto, avez-vous observé un changement dans la qualité de vie des femmes de Buenaventura ?

Oui, énormément. Et c’est pourquoi je vais au travail tous les jours avec la même envie. À chaque fois que nous organisons un atelier, j’en sors de plus en plus motivée et engagée. Mon engagement je le puise à travers tous les témoignages de ces femmes durant ces séances. Oui, je vois des changements: J’ai vu de nombreuses femmes venir aux ateliers avec l’envie de se suicider. Une fois, une femme est arrivée alors qu’elle avait déjà tenté de se suicider trois fois car toutes les nuits elle était victime d’abus sexuels de la part de son conjoint. Elle n’avait plus de solution car elle ne pouvait pas le dénoncer car il menaçait de faire du mal à leur fille de 8 ans. Je me suis engagée corps et âme sur ce cas, car c’était une femme qui souffrait énormément et qui n’avait plus aucune estime d’elle-même. Elle a participé à un atelier sur les violences sexuelles. À la fin de celui-ci elle est venue me voir pour me dire que tous les types de violences décrits durant la séance elle les avait vécus. Suite au processus de formation, après la remise des certificats, elle s’est levée pour raconter son expérience aux autres femmes, puis elle m’a avoué que quelque chose en elle s’était transformé. Enfin, elle a décidé de porter plainte afin que son conjoint soit jugé pour ses actes. C’est un cas emblématique de notre travail.

Que faites-vous concrètement pour aider ces femmes ? Quel est le projet de Taller Abierto à Buenaventura ?

L’objectif de ce projet est d’apporter aux femmes des outils pour permettre leur émancipation, pour qu’elles deviennent plus fortes mentalement et apprennent à gagner en estime de soi. Elles ont toutes très peu d’estime d’elles-mêmes, premièrement à cause de toutes ces discriminations et toutes ces violences mais aussi parce que, en tant que femmes appartenant à la population afro-colombienne du Pacifique, elles se sentent abandonnées depuis longtemps par l’État colombien. Ce que nous faisons c’est avant tout essayer de gagner leur confiance en étant présentes au maximum, pour favoriser le dialogue et ainsi orienter au mieux les outils nécessaires dans les ateliers.

Vous accompagnez également les femmes au niveau juridique…

Oui. Cet appui ne concerne pas seulement le fait de remplir pour elles des documents juridiques ou de leur expliquer le cheminement institutionnel à effectuer pour porter plainte, mais il correspond plutôt à un réel accompagnement. Ainsi, nous les accompagnons dans tout le processus juridique avec les institutions pour ne pas les laisser à la merci des « jugements bureaucratiques ». En effet, nous savons que les institutions, dans la majorité des cas, ne croient pas la version des femmes et au contraire leur imputent la faute en disant que c’est leur comportement qui a favorisé cette violence : « C’est vous qui avez porté cette mini-jupe. C’est vous qui êtes sorties tard cette nuit-là, etc. ». De plus, elles doivent raconter leur histoire à de nombreuses autorités, passant de bureau en bureau en revivant constamment le traumatisme qu’elles ont subi. Elles terminent le plus souvent plus traumatisées qu’en commençant… L’accompagnement que nous faisons avec le travail juridique et le travail psychosocial permet que ce processus de plainte s’effectue de la manière la plus humaine possible.

Quels sont les plus grands obstacles rencontrés par le projet ?

En premier lieu, j’ai envie de parler du thème de la sécurité dans le contexte de Buenaventura qui nous empêche parfois de mener à bien nos actions, nous poussant à annuler ou changer la date de certaines activités. Pour notre propre sécurité cela est compliqué également, car il est clair que nous courons des risques importants en défendant ces femmes et cela nous empêche d’avancer comme nous voudrions. Enfin, nous nous retrouvons parfois sans ressources économiques suffisantes pour pouvoir aller aider des femmes dans d’autres lieux de la ville.

Pouvez-vous nous parler du contexte de Buenaventura ?

Il est très complexe. Comme vous le savez, c’est le port principal du pays avec une position géostratégique très importante sur le plan économique. C’est ce qui a logiquement attiré les groupes armés pour développer leurs actions illicites. Ce que nous vivons ici c’est un problème avant tout structurel et le conflit armé est une conséquence de ce problème qui doit être également lié au modèle d’expansion du port.

Par le passé, cette région pacifique a toujours été très peu considérée par l’État et les possibilités de développement, pour nous Afro-colombiens, sont minimes et l’ont toujours été. Je parle ici de nos possibilités de formation, d’éducation et d’amélioration de la qualité de vie. Aujourd’hui, l’État a changé d’optique car il a constaté que cette région possédait beaucoup de richesses à exploiter. Avant, les gens dormaient avec la porte de leur maison ouverte ; nous pouvions sortir à l’heure que nous voulions, tout le monde s’entraidait et la solidarité entre les habitants était une caractéristique principale de la population du Pacifique : ce qui affectait mon voisin, m’affectait aussi. Aujourd’hui, tout cela s’est perdu à cause de la violence permanente que la population a dû subir et la peur a remplacé toutes ces coutumes ancestrales. Les femmes, mais également les enfants sont les premières victimes dans ce contexte. Ces derniers sont battus, subissent des violences sexuelles et sont les proies faciles du recrutement par les groupes armés.

Buenaventura est en train de vivre une époque transcendantale et c’est maintenant que nous devons agir. Nous avons besoin de nouveaux leaders, et nous avons surtout besoin que les femmes soient intégrées dans les processus de décisions politiques. Dans tout cela, il y a quand même de l’espérance. Nous sommes convaincues que l’émancipation par les droits est le bon chemin à suivre pour changer les choses.

Je constate aussi de l’espérance chez les jeunes. Ainsi nous travaillons avec des groupes de jeunes qui, au milieu de toute cette violence, résistent et savent que le chemin de la violence n’est pas le bon. Ils nous apportent la force de continuer.

Les yeux du monde sont rivés sur nous et si le monde nous regarde, alors nous devons commencer à exiger, mais à exiger avec des outils efficaces pour revendiquer nos droits.

Quelles sont vos espérances pour le futur ?

J’ai beaucoup d’espérances et de rêves pour l’avenir. Je pense que malgré cette situation très complexe, nous avançons dans le bon sens avec ces femmes et nous allons continuer. La clé c’est que plus de femmes rentrent dans les processus de décisions politiques. »

Plus d’information: http://www.tallerabierto.org/