En accord avec ses nouvelles orientations stratégiques, Terre des Hommes s’engage dans un nouveau projet en Tunisie pour les droit des femmes victimes de violence.  Cette action, située dans le Nord-Ouest tunisien, au Kef, sera menée en partenariat avec l’association tunisienne Femme et citoyenneté (AFC).

La présidente de l’association, Karima Brini, répond à nos questions :

Quelle est la situation des violences à l’égard des femmes en Tunisie actuellement ?

La Tunisie est souvent présentée comme pionnière en matière de droits des femmes dans le monde arabe et dispose d’un large éventail de ressources juridiques dans ce sens dont principalement la Constitution de 2014 considérée comme la plus avancée de la région d’Afrique du Nord et Moyen-Orient en matière d’égalité de genre et également la loi organique 58-2017 relative à l’élimination des violences faites aux femmes et aux filles votée cet été par l’Assemblée des Représentants du Peuple et entrée en vigueur le 16 février 2018 , une loi historique qui repose sur une approche globale et qui responsabilise l’ensemble des secteurs concernés dans des efforts concertés de prévention, de prise en charge et de réponse aux violences à l’égard des femmes.

Malgré les efforts déployés par la Tunisie en matière législative et institutionnelle, un fossé perdure entre les textes et la réalité et les défis sont nombreux en raison de la faiblesse administrative et des normes sociales et culturelles dominantes. L’inégalité entre les sexes, l’exclusion et la violence contre les femmes tunisiennes sont donc toujours très présentes.

Selon l’ENVEFT, (Enquête Nationale sur la Violence à l’Égard des Femmes en Tunisie) réalisée par l’Office National pour la Famille et la Population en 2009, près d’une femme sur deux (47,9%) a été victime d’au moins une forme de violence dans sa vie, qu’elle soit morale, physique, économique ou sexuelle. Selon une autre étude plus récente du CREDIF (Centre de recherche d’études de documentation et d’information sur la femme) sur la violence à l’encontre des femmes dans l’espace public, 53,5% des femmes déclarent avoir subi une ou plusieurs formes de violences.

Quelles sont les attentes de l’AFC et de la société civile en général suite à l’entrée en vigueur de la loi organique ?

La loi organique 58-2017 relative à l’élimination des violences à l’égard des femmes est un véritable acquis pour la Tunisie et pour les femmes tunisiennes. Elle va certainement contribuer au changement des mentalités qui jusqu’ici normalisent les violences considérant que notamment pour les violences intrafamiliales ou conjugales, il s’agit de « conflits » d’ordre privé qu’il est préférable de régler à l’amiable afin de préserver l’unité familiale au détriment des droits des victimes. Elle, va également permettre, nous l’espérons, de rétablir la confiance des femmes victimes envers les institutions de l’État, notamment les forces de l’ordre, essentiellement constituées de personnel masculin, souvent accusées par les victimes de corruption, de condescendance envers les agresseurs voire de connivence avec eux. Elle va enfin garantir une meilleure protection des victimes et une reconnaissance de leurs droits.

Cependant, et nous le constatons déjà, même si des efforts sensibles se mettent en place pour la mise en œuvre de cette loi ( création par le Ministère de l’Intérieur de quelques unités spéciales d’enquête sur les crimes de violences à l’égard des femmes, des programmes de formation de base pour certains personnels de la police, de la garde nationale, de la Justice ou de la santé…) l’État n’a pas prévu les moyens humains et financiers suffisants pour permettre une application effective répondant aux exigences de ce texte et il n’y a pour le moment, dans les différents ministères concernés par la loi, aucun plan d’action sérieux prévu. Nos craintes sont donc que la loi 58 vienne rallonger la liste des textes de loi pas ou peu appliqués faute de mécanismes de mise en œuvre, de suivi et d’évaluation efficaces.

Pouvez-vous présenter en quelques mots l’AFC et sa mission ?

L’Association Femme et Citoyenneté (AFC) est une organisation non gouvernementale (ONG) à but non lucratif basée dans la ville du Kef, gouvernorat du Kef, Tunisie. Cette association féministe œuvre depuis le 15 avril 2011 dans les domaines de la lutte en faveur des droits des femmes et de la promotion des valeurs citoyennes, car sans la reconnaissance effective de l’égalité totale entre les femmes et les hommes, de la pleine citoyenneté des femmes, de leur contribution au développement de notre pays, de la garantie de leurs droits économiques, sociaux et culturels ainsi que du respect de leur dignité et de leur intégrité physique, la Tunisie ne sera pas une société juste, égalitaire et démocratique.

Les projets ou activités que nous mettons en œuvre ont donc pour but essentiellement de :

⇒ Lutter contre la précarisation des femmes, les discriminations et les violences qu’elles peuvent subir.

⇒ Promouvoir l’égalité et la parité en conduisant des actions pour la défense et le développement des droits des femmes dans les domaines économique, social, culturel et politique.

⇒ Veiller à l’institution d’une législation égalitaire, équitable et juste.

⇒ Changer le système de valeurs, les représentations et les stéréotypes misogynes qui reproduisent entre autres les rapports inégaux et les comportements sexistes.

⇒ Valoriser le respect des valeurs de la citoyenneté.

Comment travaillez-vous avec les femmes ? Et avec les hommes ?

Les normes et comportements sociaux prédominants en Tunisie comme dans beaucoup d’autres pays accordent aux hommes et aux garçons un statut supérieur à celui des femmes et des filles et un pouvoir de contrôle sur elles. Ces normes patriarcales sont très ancrées y compris chez les femmes elles-mêmes et particulièrement dans les régions de l’intérieur du pays essentiellement rurales où le taux d’analphabétisme et de chômage est élevé chez les femmes.

Tout en étant conscientes que le changement prendra du temps, nous consacrons une part importante de notre travail à la sensibilisation des femmes sur les inégalités, les discriminations et les violences qu’engendrent les traditions, certaines pratiques religieuses et culturelles et l’impact que cela a sur leur vie et celle de leurs enfants, cela facilite la levée des résistances. Nous nous efforçons également de leur faire connaître leurs droits qu’elles ignorent souvent et les recours dont elles disposent afin qu’elles puissent mieux se protéger. Notre déploiement sur le terrain se fait à travers notre réseau de femmes relais formées à ce type d’intervention et qui mobilisent les femmes dans tous les lieux où il est possible qu’elles se réunissent (hammams, domiciles privés…), l’espace public étant réservé aux hommes principalement.

Nous prenons également en charge les femmes victimes de violences depuis que nous avons créé le centre Manara pour l’écoute et l’orientation des femmes victimes en 2014. C’est la seule structure de ce type dans la région. Nous n’assurons pas leur hébergement, mais nous les accompagnons gratuitement dans toutes leurs démarches administratives, juridiques et judiciaires et leur apportons l’appui psychologique dont elles sont besoin pour se reconstruire.

Le travail avec les hommes est venu plus récemment, en 2017. Il s’agit pour le moment d’un travail de sensibilisation (des séances de sensibilisation de terrain avec des groupes d’hommes, des campagnes web ou d’affichage urbain, l’implication de leaders y compris religieux locaux) qui est essentiel pour deux raisons. La première est qu’il est inconcevable d’espérer changer les mentalités sans impliquer les hommes qui sont les agresseurs potentiels d’une part et d’autre part, qui, dans notre société, détiennent le pouvoir de décision et sont donc plus à même que les femmes d’influencer leurs pairs. La seconde raison est que nous avons constaté que parfois, le fait que les femmes maitrisent mieux leurs droits et les revendiquent auprès d’hommes qui ne sont pas sensibilisés augmente les risques de violences contre elles.

Cette première expérience de travail avec les hommes n’a pas été facile pour nous. D’abord en raison de l’absence d’expert-e-s locaux sur le travail avec les hommes ou d’une expérience similaire menée par d’autres ONG dans le contexte tunisien sur laquelle nous appuyer, nous sommes à notre connaissance, la seule association à avoir tenté l’expérience. Ensuite parce que les résistances sont naturellement très importantes chez les hommes.

Comment s’inscrit le partenariat avec Terre des Hommes France dans votre mission ?

Terre des Hommes France nous a proposé son soutien grâce auquel nos femmes relais vont pouvoir poursuivre leur travail de sensibilisation des femmes de leurs communautés en focalisant sur la vulgarisation des apports de la nouvelle loi organique qui est encore peu connue. D’autre part, le soutien financier de TDHF va nous permettre d’améliorer la prise en charge des victimes de violences d’abord en assurant la couverture des frais de procédures, mais en aussi en reprenant une activité que nous avions cessée faute de moyens : nous allons en effet redémarrer les groupes de paroles qui viendront en complément de l’appui psychologique individuel que dispense le centre Manara.

Quelles activités vont être mises en œuvre cette année ?

Cette année nous espérons pouvoir maintenir les services du centre Manara et continuer d’offrir aux femmes victimes de violences des services de qualité. Nous projetons également d’appuyer la mise en œuvre du nouveau cadre juridique et institutionnel en matière de lutte contre les violences à l’égard des femmes sur le plan local en soutenant la mise en place d’une table de concertation impliquant les divers acteurs intervenant dans la prise en charge des victimes pour améliorer le travail intersectoriel et également organiser des sessions de formation en VBG, violences conjugales, accueil et écoute des victimes…destinées aux prestataires de services publics.

Selon vous c’est quoi être féministe ?

C’est simplement, pour une femme autant que pour un homme, porter le combat de l’égalité totale entre les deux sexes.

 

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